Accueil Date de création : 07/07/08 Dernière mise à jour : 29/11/11 13:04 / 300 articles publiés

Nous faisions un rêve  (essais) posté le lundi 01 août 2011 17:19

 «  NOUS FAISIONS UN RÊVE … »

  

 

« Que notre enfance nous fascine, cela arrive parce que l’enfance est le moment de la fascination, est elle-même fascinée, et cet âge d’or semble baigné dans une lumière splendide parce qu’ irrévélée, mais c’est que celle-ci est étrangère à la révélation, n’a rien à révéler, pur reflet, rayon qui n’est encore que le rayonnement d’une image. Peut-être la puissance de la figure maternelle emprunte-t-elle son éclat à la puissance même de la fascination, et l’on pourrait dire que si la Mère exerce cet attrait fascinant, c’est qu’apparaissant quand l’enfant vit tout entier sous le regard de la fascination, elle concentre en elle tous les pouvoirs de l’enchantement. c’est parce que l’enfant est fasciné que la mère est fascinante, et c’est pourquoi aussi toutes les impressions du premier âge ont quelque chose de fixe qui relève de la fascination. »

 

« Intime est l’image, parce qu’elle fait de notre intimité une puissance extérieure que nous subissons passivement : en dehors de nous, dans le recul du monde qu’elle provoque, traîne, égarée et brillante, la profondeur de nos passions. »

 

« Si l’artiste court un risque, c’est que l’œuvre elle-même est essentiellement risque et, en lui appartenant, c’est aussi au risque que l’artiste appartient. »

  

Maurice Blanchot, L’espace littéraire.

  


            Né le 17 Avril 1969 à Sarreguemines en Moselle, Roland Görgen a d’abord fait des études de sociologie, puis d’ethnologie à Strasbourg.

Son art a gardé l’empreinte de sa formation universitaire, aussi bien par ses thèmes ( Identité, Altérité, Hérédité,, Parenté … ) et ses motifs ( Masques, Mannequins, Animaux, Corps, Caryotypes … ), que par sa démarche qui privilégie des essais et des approches successives d’une idée première, d’une hypothèse de départ, de choix personnels très connotés qu’il cherche à mettre en relief de la manière la plus pertinente. Son travail est une véritable recherche faite de longs cheminements …

 

            Il y a toujours de la nostalgie dans une photographie. Quoi qu’elle nous montre, elle nous donne l’impression d’avoir perdu quelque chose. La nostalgie, c’est ce sentiment de la perte, de l’absence, de la solitude, de la présence vide et impersonnelle du temps …

La photographie est cet acte singulier qui nous met face à ce qui n’est plus ou pas, elle nous fait frayer avec quelque « chose » de présent (de vivant) dont la vie pourtant s’est absentée. C’est tout le paradoxe. Elle nous met en danger, en péril de disparaître, d’être happé par ce trou qu’il y a en elle, de succomber à la fascination de l’image, de nous effondrer avec le monde en elle …Et en même temps elle nous met en garde devant ce danger, elle nous prévient de ce risque, elle nous met à distance, nous interroge et nous montre les conditions d’un autre monde, d’un monde possible, d’un monde plus éthique, moins tyrannique …

 

Bestiaire (1997-2002) et Pater Mater Kind (1999-2002) engageaient déjà respectivement une réflexion autour de l’humanité de l’animal ou de l’animalité de l’homme, et un questionnement sur la paternité et la maternité, sur le corps et l’identité, la séparation.

 

Les photographies du Bestiaire laissent peser sur nous une nostalgie de l’enfance. Comme souvent avec la représentation d’animaux, il y a un « je ne sais quoi » d’enfantin qui nous attendrit.

Chez l’animal, nous regardons d’abord ce qui nous ressemble, ce qui nous rappelle à nous-mêmes. C’est le mimétisme de l’animal qui nous intéresse, ses postures humaines. Il nous émeut par sa ressemblance. S’il est très éloigné de nous, c’est aussi l’étonnement devant la différence, l’altérité la plus immédiate. En effet, voir, regarder, représenter l’animal, cela nous interroge, nous questionne sur nous-mêmes …

Quel est ce sentiment de solitude qui se dégage de cette série ?

Avec cette interrogation sur notre identité, sur l’humanité de l’animal, ou plutôt comme Roland Görgen le préfère justement peut-être sur l’animalité problématique de l’homme, c’est la perte, qui apparaît une première fois, d’un état de conscience attribué à l’enfance et à l’animal, à savoir, la perte d’une conscience immédiate et transparente, la perte de cette communauté de l’enfance, de cet âge d’or, de ce paradis perdu …

Pourtant le lien fusionnel a été rompu depuis longtemps.

Mais si l’animal nous met comme l’enfant face à ce que nous avons perdu, il n’est peut-être plus possible de penser cet « état » comme encore désirable pour l’homme …

Cependant reste ce sentiment de solitude, qui n’est pas seulement celui de cette perte, mais surtout un sentiment plus originel, plus essentiel, qui nous ramène à notre premier saut dans l’existence, à cette présence irrésiliable à l’être, au fait d’être, avant même le surgissement de l’altérité et de la transcendance, de notre conscience intentionnelle et de notre liberté …

 

            Pater Mater Kind pose derechef la question de l’origine et de l’identité.

La représentation du ventre rond de la femme enceinte et du sexe de l’homme évoque le couple et l’accouplement (photos de l’homme au sexe nu et de la femme enceinte). Une certaine violence se dégage de cette photo. Cela provient sans doute de l’inhabituel rapprochement de la sexualité et de la grossesse, du pénis de l’homme qui appelle la violence sexuelle et du ventre rond de la femme qui évoque la douceur de la maternité. Déjà il y a cette ambiguïté entre la plénitude de la maternité et l’incertitude de la paternité.

La déchirure est à l’origine ; au moment de l’enfantement, le lien est rompu …

La fusion est impossible aussi bien pour le couple que dans la relation entre la mère, ou le père, et l’enfant. Malgré la proximité avec la mère la distance est déjà là (photos de la mère et de l’enfant).

La solitude, ce premier abandon au monde, est perçue dès l’enfance avec les premières angoisses face à l’absence d’un être connu, père ou mère, premières images et premières expériences de la mort (2 portraits de Jeanne à 10 jours).

L’être est jeté au monde, et ce premier rapport est difficile, violent (Série Isaac, 7 photos).

Roland Görgen s’arrête devant la représentation de soi qui l’amène à s’interroger, après la question de sa propre origine, sur le fait qu’il est lui-même un des maillons de la transmission, en tant que père.

Ce qui s’engage ici, c’est peut-être une réflexion autour de la responsabilité, de la culpabilité, de la liberté, autour des valeurs, autour de la société, autour de ce que nous devons transmettre … Et de multiples interrogations se présentent à nous, sur le couple, le devoir, le travail, et les nouvelles formes de liens sociaux …

 

            L’homme est au centre du travail de Roland Görgen, ou plutôt l’autre, l’autre homme (d’abord autrui), celui que l’on rencontre, qui survient à nous, qui surgit, aussi bien que celui que l’on devient ou que l’on attend …

Son questionnement porte sur ce devenir que nous sommes, sur la part de l’autre en nous, sur le masculin et le féminin, sur le couple, sur la mort …

Son travail est une sorte de remontée vers l’origine. Chaque série de photos s’approche de plus en plus près de ce commencement qu’est l’homme, … où l’autre hante d’emblée l’être …

 

Dans le diptyque des Pigeons (2003), qui fait partie de Nous faisions un rêve, l’évocation du couple amène la détermination plus claire de deux principes, l’un féminin, déterminé par la posture du pigeon aux lignes rondes, à l’attitude plus détendue, plus souple, voire même lascive, et l’autre masculin caractérisé par le pigeon aux épaules droites, le torse bombé.

En même temps ce couple est présenté en deux photos distinctes (de format 80x80). Ce qui marque déjà la distance incommensurable entre l’un et l’autre, entre toi (vous) et moi, et annonce sans doute l’échec fatal de toute tentative de fusion ou d’une communauté qui voudrait se penser selon ce modèle communiel.

Chacun se trouve face à sa solitude, face à son propre sentiment d’exister. Chacun l’affronte seul, et c’est à cette condition qu’une vraie relation avec l’autre devient possible. Mais cette présence à soi irrésiliable, irrémissible, ne se vit que dans la solitude et le ressassement ; et c’est la survenue de l’autre, son surgissement au sein de cet exister pur, de cet obscur anonymat du même, de l’« Il y a » [1], et son accueil en nous qui nous en sortent en nous responsabilisant, si l’on accepte de s’oublier devant l’autre. [2]

C’est l’apparition de l’autre et d’autrui qui ouvre le temps et l’histoire des hommes, qui nous fait entrer dans l’humanité.

Inversement, l’enfermement sur soi et le déni de l’autre n’amènent qu’à la destruction de soi et d’autrui. En effet, la volonté d’identification, le désir du même, est une œuvre de mort. Le désir de fusion ou de communion que l’on retrouve à l’origine de certains mythes politiques n’aboutit qu’au chaos et à la destruction, à l’effondrement du monde. [3]

D’ailleurs chaque pigeon est troué par des tâches blanches, par une sorte de luminosité qui contraste avec le noir qui est autour, pourtant traces de la décomposition des pigeons momifiés, de couples morts qui ont servi au photographe pour réaliser ces rayogrammes.

Les PIGEONS rappellent le souvenir de ces corps brûlés, consumés, enlacés, qui ont laissé une trace en négatif sur les murs ou le sol des maisons de Pompéi …

Voyez ces Pigeons … cette tension, c’est aussi la vie, le vivant … La mort , la vie … Tout cela est une fois de plus accentué par la technique du rayogramme qui donne aux pigeons un aspect fantomatique,

 

            Les Masques à Gaz et Les Mannequins [4], sans visages et sans têtes, accentuent ce sentiment d’absence, de manque, d’effacement, que le temps, la séparation font subir à nos amours, aux êtres chers, à ceux que nous avons perdus, à ce que nous étions nous-mêmes avant, à nos rêves de plénitude … Comme si c’était mieux avant …

C’est aussi la peur, l’angoisse devant le vide, l’absence, le danger d’un avenir lointain et incertain dont il faudrait se protéger ( Les Masques à gaz). Nous devons poursuivre pour survivre … dans l’attente d’un « à venir », qu’un autre horizon s’ouvre …

Un sentiment de mélancolie, de douce souffrance se dégage de ces sensations de perte, de séparation et d’attente mêlées ;

La question de la communauté, de la société, de l’inquiétude face à ce qu’elle est déjà ou bien face à ce qu’elle risque de devenir, si nous ne restons pas vigilant, c’est aussi cela que nous donne à voir ces masques à gaz qui datent de la deuxième guerre mondiale et dont l’un est français et l’autre allemand. La double nationalité de Roland Görgen l’amène à s’interroger une fois encore sur cette relation entre l’autre et moi et à sa présence déjà en moi.

D’un côté la question de l’origine et de l’enfance de l’homme, d’un autre la question de la mort, de l’autre et du danger amènent l’idée de vigilance et de protection.

Peut-être faut-il protéger l’innocence qui est en nous face à l’extérieur, face à ce qui pourrait la pervertir ?. Peut-être faut-il prendre soin de l’enfant qui est en nous et ne pas surdéterminer ce qu’il doit devenir, qu’il reste libre devant ce qu’il a à découvrir, plutôt que de l’obliger à respecter des conventions sociales qui mettent en péril son bonheur personnel en lui faisant intérioriser une sorte de culpabilité ( être responsable n’est pas être coupable ) devant sa propre liberté ?.

Devant toutes ces difficultés, devant la lourdeur de ces pensées obscures , il faut s’alléger, libérer l’esprit de la pesanteur du corps et du mental.

C’est avec humour qu’un mannequin se voit affubler d’un cendrier, d’un masque à gaz ou d’un étau, pour marquer cette sensation de poids que l’on ressent parfois à ressasser, tandis qu’un autre décoré d’une fleur ou d’un chenille sur l’épaule amène la légèreté, voire même la frivolité (les frivolités).

On retrouve toujours les deux principes, le masculin avec sa veste et son sac, le féminin avec sa collerette ; la lourdeur du masculin, la légèreté du féminin : d’un côté il faut une intériorisation protectrice, de l’autre une forme d’extériorisation, un embellissement du monde.

C’est ici peut-être que resurgit la question de l’art, et que la base d’une esthétique est posée, où le contenu est gage de profondeur et d’une véritable responsabilité face à notre monde( les têtes sans corps des Masques comme une métaphore de la pensée et de la lourdeur du mental ), et la forme ce qui allège, rend visible ce qui est trop lourd ( les corps sans têtes des Mannequins comme une métaphore de la légèreté et de l’importance du corps, contre les contempteurs du corps ).

 

            Ses Caryotypes (2005) élèvent l’interrogation à une abstraction plus conceptuelle sur l’identité, la parenté, l’hérédité.

La représentation d’un Caryotype avec des préservatifs relie la question de la sexualité avec celle de la paternité et de la contraception.

C’est la représentation d’un Caryotype masculin (46,XY) qui reprend les idées de contraception, de protection et de séparation. Mais en même temps le préservatif est une matière souple qui pourrait figurer la douceur du vagin. En l’homme il y a aussi un part de féminité, de vulnérabilité qu’il s‘agit justement d’extérioriser. Dans le Caryotype masculin normal, la vingt-troisième paire de chromosomes est faite d’un chromosome sexuel X et d’un chromosome sexuel Y, ce dernier caractérisant le sexe mâle De la même manière les mannequins étaient tous des corps mâles féminisés d’une collerette ou d’une fleur afin d’accentuer cette ambiguïté, cette ambivalence de chaque être.

Le Caryotype avec des ciseaux, c’est l’ombre de la castration et de l’impuissance qui rode autour de nous comme une métaphore du masculin et de la création … Pourtant c’est bien d’un Caryotype féminin ( 46,XX) qu’il s’agit avec sa vingt-troisième paire de chromosomes faite de deux chromosomes sexuels X. Et c’est aussi l’ombre de l’avortement, du cordon ombilical coupé, du lien fusionnel rompu qui apparaît … Une abondance d’images surgit devant ces photos, il y a comme un débordement d’images concourantes …

 

En effet, apparaît à nouveau la problématique du danger dont on doit se protéger, du risque encouru, de la peur, de la solitude essentielle (Les Masques à Gaz), mais cette fois on comprend que cette solitude est le gage de notre liberté et de notre indépendance.

L’analyse systématique de soi et du monde dans lequel nous vivons, cette auto-analyse et cette auto sociologie que Roland Görgen nous propose à travers ses photos sont selon lui les gages de notre liberté.

La tentative de fusion est une œuvre de mort, car toujours un autre surgit qu’il faudrait à ce compte-là intégrer de gré ou de force ; et l’histoire est pleine de ce type de volontés destructrices 

L’autre est toujours déjà là en moi (Les Mannequins, mais aussi Les Caryotypes masculins). Laisser venir l’autre à moi sans violence, c’est une sorte d’ouverture qui ne rencontre que très rarement la violence. L’autre est d’emblée incommensurablement plus haut que moi, à cause ou grâce à cette distance entre lui et moi, entre toi et moi, entre vous et moi … Cette distance ne doit plus se penser comme une perte, comme une souffrance vécue dans la culpabilité, mais au contraire comme la condition de possibilité de tout rapport, de toute relation, de tout dialogue, de tout lien éthique, de toute communauté ou société. Seul ce qui est distinct peut être relié, ou peut tenter de s’unir dans le respect réciproque de l’altérité inaliénable de l’autre …

 

            Roland Görgen écrit sa photo.

Celle-ci est le résultat de tout un cheminement intellectuel et technique auquel il tient. Elle naît au milieu de ce foisonnement intérieur, de cette inquiétude essentielle, d’une quotidienneté non résiliable … Il tient à cette mémoire …

Il attache une importance particulière à la spacialisation du motif dans le vide, dans le noir, dans le blanc, le cadrage dans la feuille, même s’il ne recadre jamais ses photos.

Dans Les Pigeons et Les Masques à Gaz, dans Les Mannequins et Les Caryotypes, c’est cette interpénétration réciproque, cette communauté, ce partage, du noir et du blanc, de la mort et de la vie, du masculin et du féminin qui surgissent …

Il y a un désir de maîtrise, de perfection, une esthétique de l’espace.

Ce qui donne cette tension particulière à son travail, c’est cette opposition entre le sentiment de perte, d’absence, qui se dégage de toute photo ( redoublé chez lui par les motifs de ses photos ), et le travail technique, cette maîtrise, qui la fait, la réalise … Cela n’en souligne que plus le sentiment de solitude, de surgissement, de vide, d’absence, de mort aussi, enfin la profonde inquiétude devant le monde qui l’engage à la responsabilité, et donc à surmonter, à dépasser ou à relever tout pathos.

 

            Mais le rêve est passé, n’en reste qu’une trace, une image, dont la réalité peu à peu s’est absentée, s’est retirée. Cette trace reste sous la forme d’une souffrance, d’une absence bien présente … D’une vie à reconstruire sans cesse, comme le désir, comme le « faire » … comme un rêve à re-faire … comme une photographie … de Roland Görgen … Nous ne faisions qu’un rêve !

 

 



[1]Emmanuel Lévinas, Le temps et l’autre.

[2] A propos de cette problématique de l’autre et de l’éthique : Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, et aussi, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence.

[3] Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy,  Le mythe nazi.

[4] « Nous faisions un rêve… » comprend les séries de photos suivantes : Pigeons (2003), Les Masques à Gaz (2004), Les Mannequins (2004), Les Caryotypes (2005).

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Le labyrinthe de l'anonymat  (essais) posté le lundi 01 août 2011 17:19

Le labyrinthe de l’anonymat

 

      Sans nom, jeté dans la ruelle, où il doit combattre pour survivre, malgré la solitude qui règne, une atmosphère, un air vicié, le tout premier qu’il ait respiré en venant au monde …

Voilà le labyrinthe dans lequel, anonyme, il doit errer en cherchant une issue de secours, une sortie, à l’intérieur du ventre cannibale de la ville …

Cette recherche, cette quête, cette volonté de s’en sortir, cette « rage de vivre », sont une lutte contre l’effondrement prévisible, contre la possibilité du suicide, et de la mort lente de l’intoxication ; pour lui il n’y a pas d’abandon.

Il ne lâche pas prise, il ne se laisse pas aller à la facilité d’un seul possible, il ne sombrera pas avec le poète, ni avec le chanteur, encore moins avec le peintre …

A ce labyrinthe, à cette errance nocturne, il n’y a pas une seule issue. Peut-être y en a-t-il de multiple. Celui qui y entre ne sait pas vers où il va …

Pierre Cornudet vit aussi dans la proximité du cri et du silence, il emprunte le masque coloré de l’ironie et de l’humour, plutôt noir et surréaliste, Anonyme Sanregret …

Ses œuvres exposent ces labyrinthes colorés qui s’enchevêtrent et se superposent ….

Luigi Nono a écrit « Il n’y a plus aucun chemin mais seulement celui qui marche ». Et en effet, artistes, penseurs, poètes sont voués à l’anonymat de leur tâche ; elle se fait dans la solitude et dans le recueillement. Seule la reconnaissance, un jour l’amour, les en sortent pour de trop brefs instants.

Celui qui fait ne sait pas tout.

 

 

 

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Le désordre du désir (extraits)  (récits) posté le lundi 01 août 2011 17:19

« Le corbeau est revenu me narguer, ou me faire coucou, au même endroit, sur la même corniche, puis s’est envolé. Van Gogh n’est pas loin, il guette, il hante avec ses paysages caniculaires, brûlants, et ses tâches noires de mauvaises augures. Ses stries, ses hachures nerveuses mettent l’esprit en panique, angoissent l’âme la plus sûre. La mort rôde de partout avec cet énervement, cette agitation interne, ce dérèglement mental, cette inquiétude grandissante. L’aveuglement solaire, le jaunissement, le noircissement, la noirceur du temps. »

 

         Il écrivait ça du fond de son trou, de son âme creuse et admirative pour tout ce qui ne venait pas de lui. Il voyait les visages hallucinés de Van Gogh et d’Antonin Artaud, l’œil fasciné de Nietzsche devant le cheval, le règne de l’hypnose et de l’hypnotisme, des images intérieures, de la voix qui dictait. Il devait se taire et ne plus faire qu’écrire, arrêter la voix commune, la parole quotidienne qui prétendait parler d’autre chose que du quotidien, la langue de tous les jours suffisait au quotidien, au jour le jour ; l’autre langue, l’autre parole demandait un plus grand respect, une plus grande attention ; l’éthique de la langue quotidienne et du quotidien lui-même était dans la courtoisie ; l’éthique exigeait qu’une autre parole et l’écrit servissent à la pensée. Il prenait conscience de cette séparation en lui entre ces deux modes d’existence, il y avait une séparation ontologique entre ces deux langues, entre ces deux paroles, entre ces deux vies …

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Le désordre du désir(extraits suite)  (récits) posté le lundi 01 août 2011 17:19

(...) Egrainer, éparpiller les papilles de la langue pour les semer. La langue gonflée, tuméfiée à l'intérieur de la bouche, prenant toute la place. La libérer, lui donner plus de place, la laisser sortir, s'échapper, s'insinuer partout, partir ailleurs. Laisser battre la glotte, vibrer les cordes, résonner la gorge. Projeter l'air, le souffle, l'envoyer voir ailleurs, au loin. La langue partagée, multipliée, entre, en partage (...)

(...) La chair du corps, du texte, ce qui faisait mal, souffrait, était marquée, scarifiée par le temps, tatouée par l'encre. Son corps était le suppôt, la matrice, le réceptacle, ce qui recevait et portait, ce qui était transformé, ce qui se montrait, extériorisait, l'interne, l'intérieur, l'intime, et le souillé, le soumis, l'exposé, le mutilé, le déchiré, l'éparpillé, le manipulé, le torturé, le détruit, le haï, le violé, l'offert. Le don de l'intime, de l'impartageable, le non-précieux (...)

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Le désordre du désir (extraits)  (récits) posté le lundi 01 août 2011 17:18

(...) Il devait purifier son âme de ses excès, de cet obscurcissement, de ce voile qui occultaient la vie. Une lourdeur nocive pesait sur ses yeux, faisait s’effondrer ses paupières. Tout son corps lui échappait. Tout fuyait, l’abandonnait. Ce poids ne passait pas, pesait toujours plus sur son cerveau, l’enserrait, l’écrasait, l’étranglait, le bonheur simple n’était pas pour lui, la légèreté s’était évanouie avec sa jeunesse, et même avant de naître, il avait plongé dans un univers où ne régnait que la pesanteur, la loi de la chute des corps. Une fatigue immense l’étreignait, l’épuisement de sa force vitale comme s’il avait mille ans, plusieurs vies derrière lui, et pourtant il ne se souvenait de rien, à moins qu’il ne fût une âme nouvelle, une jeune pousse, encore perdu, déboussolé dans ce désordre ambiant, dans ce raffut, en plein vagabondage le temps de se trouver ou de se retrouver, il ne savait pas, il était ignorant de toutes les raisons, perdu abandonné perdu abandonné rejeté jeté seul au milieu brouhaha chaos désordre désir besoin sexe manque absence souffrance rien rien femme homme amour désamour perdu abandonné perdu abandonné rejeté jeté seul au milieu. Il ne sortait pas de ce cercle, de cette spirale, il tournait sur lui-même, en lui-même, jusqu’à se reconnaître ou jusqu’à s’oublier, se perdre. Là résidait son originalité, sa ressemblance, son écriture. Il ne pouvait pas plus. Il était lent, il lui fallait du temps pour mettre la machine en route, lento, il aimait ruminer longtemps, même si ensuite ça devait surgir vivement, soudainement, d’un coup, par à coup, d’un trait.

 

         Le langage dépassait largement le champ de la conscience, le surréalisme s’était mesuré à ce défit unique d’écrire à partir d’ailleurs, la psychanalyse avait ouvert la voie, l’avait rendue praticable, autorisée, bien qu’elle fût empruntée depuis toujours par les esprits les plus libérés. C’est pourquoi le respect des règles, des interdits, et le sens à tout prix, la normalité, limitaient la pensée et l’écriture, l’esprit de découverte. S’abandonner au vagabondage, à l’errance, à la non maîtrise, à l’inconscient et à l’irrationnel était la meilleure technique heuristique. (...)

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